Françoise Lempereur a enquêté à Mouland

Le comité de la salle des "Amis Réunis" de Mouland annonce la fête des Rois. C'est l'occasion de rappeler une enquête publiée par le Musée de la Vie wallonne (tome XX, n° 241-244 - paru en 2005).

Le tirage des gâteaux des Rois à Mouland et les « trairies » wallonnes
Bon nombre d’habitants d’Andenne sont persuadés qu'ils possèdent une tradition originale, unique dans notre pays : les « trairies » de la nuit de Noël, jeux de cartes se déroulant dans les cafés et les boulangeries de la localité et permettant de gagner des cougnous, gâteaux traditionnels du temps de Noël.
L'historien Maurice-A. Arnould avait pourtant démontré, dès 1954. dans un article des des Enquêtes du Musée de la Vie wallonne, qu'il n'en était rien et que cette coutume était autrefois largement répandue un peu partout en Wallonie et dans les régions limitrophes. Il en existait — et en existe encore — diverses variantes, dont le commun dénominateur est d’utiliser un jeu de cartes pour gagner un ou des gâteau(x) qui. selon les localisations, prennent la forme de cougnous, gâteaux des Rois ou autre boulomes.

Curieusement, les innombrables relations récentes des « trairies » andennaises dans les quotidiens et les documents touristiques n’ont pas incité les chercheurs wallons à se pencher davantage sur l’histoire de cette coutume, son extension géographique et son sens. Loin de moi la prétention de couvrir l’ensemble de cette problématique dans le présent article, mais il m’a paru intéressant de faire aujourd’hui le point sur nos connaissances en ce domaine et d’y ajouter un témoignage inédit, recueilli dans la commune de Fourons. autrefois liégeoise et actuellement en province de Limbourg. Le 6 janvier 2004. grâce à mon précieux témoin local, le fruiticulteur Théo Broers. j'ai en effet pu participer aux « trairies » francophones de Mouland (Moelingen). ... me promettant de revenir ultérieurement pour le jeu néerlandophone qui se déroulait simultanément au café du village.

Pour la clarté de l'exposé, nous examinerons successivement la définition et le déroulement du jeu, son extension géographique et enfin son origine possible. Nous y ajouterons une réflexion sur l’évolution du gâteau des Rois, notamment à la lumière de l’enquête menée a Mouland.

Les jeux de hasard utilisant des cartes
Dans sa typologie, le jeu des « trairies » s'apparente davantage à une loterie qu'à un jeu de cartes proprement dit, puisque c’est le hasard qui va désigner les gagnants des gâteaux. Des éléments, tels que la désignation d’un « atout», permettent toutefois l’assimilation. Nous parlerons donc de « jeux de hasard utilisant des cartes ».
Les cartes à jouer, originaires d’Asie, sont arrivées dans nos régions à la fin du XIVe siècle et depuis, elles n’ont cessé de se conjuguer en des centaines de jeux qui varient selon les époques, les classes sociales des joueurs et surtout les localisations, deux villages voisins pouvant avoir des versions ou des dénominations différentes d’un même jeu.
Il nous faut cependant constater que, malgré cette profusion de jeux, les publications dans ce domaine sont rares, voire inexistantes lorsqu’on aborde les jeux de hasard. Nous n’avons trouvé, pour ces derniers, qu’une mention concernant la Wallonie, un texte de 1954 parlant du jeu de nâlî, jeu de hasard utilisant une lanière de cuir, qui note, sans plus, qu’« il était naguère aussi connu dans les fêtes de campagne que la banque, l’as de cœur, etc. »... Mais qui connaît encore ces jeux de référence ?
Dans son Glossaire des Jeux wallons de Liège, Julien Delaite définissait le « jeu à l’ banque » comme suit : « La banque, jeu de cartes. Le banquier fait autant de paquets qu’il y a de joueurs. Puis il les retourne : le roi l’emporte sur le reste, et fait banquier celui qui le relève. L’as a la moindre valeur ; on l'appelle puni. Les autres cartes comptent comme d’habitude. Le banquier empoche ou rembourse les mises selon que le point de la carte lui appartenant est supérieur ou inférieur aux autres. S’il relève un roi, il empoche le tout ; à points égaux, le banquier bénéficie. »

Aujourd’hui, la « banque *, appelée parfois « banque russe » ou « banco » est une version simplifiée du baccara. jeu de casino. Ce jeu se joue à 10 (ou moins) avec 32 cartes et consiste pour le joueur à conjecturer sur la supériorité <le ses propres cartes par rapport à la retourne. Il semble encore fort pratiqué, clandestinement, dans plusieurs cafés de la Hesbaye liégeoise
Quant au jeu de l’ « as de cœur », on en connaît au moins deux formules. La plus simple consiste à récompenser celui qui, d'un jeu de 32 ou de 52 cartes, a tiré l’as de coeur ; ainsi, à Thieulain (Leuze-en-Hainaut), la désignation du roi de la Société Saint-Denis, compagnie d'archers datant du XVIe siècle, se fait depuis 1934 de cette façon : les membres de la société se réunissent et, du plus ancien au plus jeune, tirent tour à tour une carte du jeu; celui qui tire l’as de cœur est proclamé « roi », un titre qui, auparavant, revenait à celui qui avait abattu d’une flèche le dernier oiseau de bois fiché sur la perche verticale.
L’autre formule nécessite un panneau de bois comportant un nombre déterminé de cases numérotées, sur chacune desquelles un animateur dispose rapidement une carte à jouer, tirée d’un paquet mêlé au préalable par un spectateur choisi au hasard dans l’assistance ; lorsqu’il pose l’as de cœur sur une case numérotée, l’heureux possesseur du carton portant le même numéro est déclaré vainqueur.


À Mouland
À Mouland. le tirage des gâteaux des Rois se fait aujourd'hui selon cette formule : à la salle des « Amis réunis », la Jeunesse met en vente 30 cartons numérotés de 1 à 30 ; le public paye ces cartons 0,30 € pièce pour un « tour », soit 1,5 € pour le premier jeu de 5 gâteaux. Le « tourneur de cartes » fait mêler un jeu de 52 cartes et dispose celles-ci une à une sur son panneau, dont les cases sont elles aussi numérotées de 1 à 30.  

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Il attribue le premier gâteau à celui dont le numéro correspond à la case qui reçoit le roi de cœur — et non l’as de cœur comme le faisait son prédécesseur, Antoine Tossings. qua a « tourné tes cartes » de 1945 à 1994 environ. L'actuel « tourneur ». Alain Syben, 45 ans, a en effet changé, il y a quelques années, suite à une remarque d'un participant qui considérait le roi de cœur « plus fort » que l’as.

 

Précisons que, si à l'issue d’une première distribution de 30 cartes, le roi de cœur n'est pas tombé, la distribution continue en recommençant à la première case.
Le premier gagnant vient chercher son gâteau, le " tourneur " ramasse les cartes posées sur le panneau, appelle un assistant pour mêler les cartes et reprend le jeu.
On joue ainsi 40 gâteaux sur la soirée, de 19 à 22 heures environ, avec une brève interruption tous les 5 gâteaux — pour vendre les cartons — et une plus longue après le 20e gâteau qui. comme le 40e, porte une couronne de carton et désigne de facto le « roi de l'année ».
Il n’était pas rare, avant 1985, de jouer 140, voire 150 gâteaux sur la soirée, comme nous l'a confirmé Remy Beckers, ancien boulanger de Mouland, et ce, pour le seul café Tossings. car parallèlement, l’on jouait au calé de Guillaume Plusquin, dont la clientèle néerlandophone se donne aujourd'hui rendez-vous « chez Rick », sur la place.

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Là, Chrétien Sluisman « tourne les cartes » depuis 25 ans. disposant ses cartes sur un panneau numéroté de 1 à 32. 
Antoine Tossings « tournait », lui, sur un panneau de 24 cases et mettait en jeu 48 cartes ; les 24 cartons étaient vendus 2,5 francs pièce par sa femme. Il se souvient de soirées du 6 janvier très longues, le café ne désemplissant pas de familles entières, acharnées au jeu. même si le gâteau leur revenait deux fois plus cher qu'à la boulangerie. Il nous a raconté l’histoire d'un fanatique, venu de Haccourt. qui achetait chaque année la moitié des cartons en jeu et restait jusqu’à l’épuisement des lots. Lorsqu'il arrivait à Mouland. ce passionné venait de manger le dernier morceau de gâteau de l’année précédente, mis au congélateur.
Aujourd’hui. l'engouement est bien moindre et l'on ne compte plus que quelques dizaines de personnes dans l'assistance. Alain Syben attribue cette relative désaffection au fait que les jeunes quittent le village, victimes de l'inflation sur l'immobilier — régulé par le marché hollandais --, et au changement de local : suite à la disparition du café francophone, les « trairies » ont lieu dans la salle de la Jeunesse, un lieu moins convivial que l'ancien café. Le produit de la vente est d'ailleurs destiné à l’entretien de la salle (assurances, extincteurs) dont le comité, francophone ne reçoit plus de subsides communaux. Les bénéfices éventuels financent l’engagement d'une harmonie pour la fête annuelle ou le carnaval des enfants.
Du côté néerlandophone, le jeu se fait au profit du club local de majorettes. Le 6 janvier 2004, on y a joué 60 gâteaux.

Les gâteaux

Depuis les années '80, semble-t-il, les Wallons ont pris l'habitude de consommer à l'Épiphanie une « galette des Rois », sorte de grand gâteau rond à pâte feuilletée fourrée de frangipane (crème d'amandes et beurre) et contenant non plus une fève, une noisette ou un noyau d’abricot comme autrefois, mais un petit sujet de pLastique ou de porcelaine. La recette en est importée de France, de Pithiviers exactement, petite ville du Loiret, bien connue dans le monde des pâtissiers professionnels pour ses gâteaux à la pâte d'amande.
La tradition de nos régions voulait qu’à l’Epiphanie, on confectionne à domicile ou chez le boulanger, le « gâteau des Rois », circulaire lui aussi, mais toujours plus haut que la galette et en pâte à brioche, semblable à celle du cougnou, souvent garnie de sucre et de raisins : il comportait toujours une « fève », noisette, noyau ou petite pièce de monnaie.
« Le gâteau traditionnel, que les ménagères d’autrefois tenaient à pétrir de leurs propres mains, est aujourd’hui fourni par les boulangers, sur commande ou à titre gracieux. Il ne présente d'autre originalité que d’avoir sur le côté rond le dessin en relief d'une étoile à huit pointes, et, au centre de l’étoile, un petit rond que les personnes âgées nomment encore li mirou dè wastai. » écrit Oscar Colson en 1893.
En 1924, Lucien Maréchal décrit ainsi le « gâteau des Rois » namurois : « Gros pain au sucre, parfois agrémenté de petites échancrures et de modelages faits au couteau. ». gâteau qu’il différencie du « gâteau de Verviers » : « Plus fin que les brioches et gâteaux des Rois. Il y entre plus de sucre, en morceaux plus gros, et aussi plus de beurre et d'œufs ; on y trouve des raisins. »
À Mouland. les villageoises confectionnaient autrefois à domicile, dans un moule en fer d’environ 30 cm de diamètre et 10 cm de haut, un gâteau des Rois, dont nous connaissons non pas la recette exacte, mais la liste des ingrédients et ce. grâce à Théo Broers qui l'avait recueillie il y a quelques années de Maria Van Aubel. aujourd'hui décédée : 600 gr de farine, 200 gr. de beurre, 350 gr de sucre, 50 gr de levure, 3 œufs, 350 gr de raisins secs, une pincée de sel et un peu de lait.

Entre 1974 et 1985, Remy Beckers, boulanger sur la place de Mouland, utilisait un kilo de farine, 400 gr de matière grasse, 500 gr de sucre perlé, 100 gr de levure, 2 oeufs et une pincée de sel pour un gâteau d’environ 900 grammes, vendu 40 fnacs belges aux cafetiers organisant les « trairies ». Pour que la pâte soit légère, il fallait la pétrir longtemps, vingt minutes minimum à l'ancien pétrin, muni d’un bras.

Après 1985, les cafetiers ont souhaité réduire le coût de revient de chaque gâteau ; le boulanger a donc supprimé les oeufs, remplacé le beurre ou la margarine par du saindoux et réduit progressivement la quantité de farine et donc le poids du gâteau: le gâteau de 800 grammes s'est alors vendu 28 ou 29 francs aux cafetiers.
Aujourd’hui, la recette traditionnelle n’est pin guère prisée : les particuliers achètent des galettes feuilletées contenant un sujet en terre cuite et les organisateurs de « trairies » se fournissent en gâteaux (sans fève), plus ou moins identiques aux anciens, auprès d'une pâtisserie de Visé ou d’Andrimont. (photo 3)
Reste que la coutume survit et qu’elle constitue une occasion de réunir dans la bonne humeur les différentes générations de villageois, ...occasion devenue rare de nos jours, surtout en hiver.

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La boulangerie Theunissen à Mouland propose le traditionnel gâteau des
Rois (à gauche) et la galette feuilletée (2002) (photo Théo Broers)

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