Liban: les raisons de la colère

Il faut que vous sachiez que cette colère gronde depuis trop longtemps dans le cœur des Libanais, d’ici et d’ailleurs. Que ces centaines de milliers de personnes qui manifestaient depuis octobre contre la mal gouvernance et la Capture d’écran 2020-08-05 à 15.55.46.pngcorruption des dirigeants politiques sont aujourd’hui les victimes ensanglantées de ce terrible « accident » causé par la négligence coupable de ces mêmes autorités.

Il faut que vous sachiez que depuis plusieurs mois, le Liban a sombré dans un gouffre sans fond. La révolution d’octobre, qui devait enfin libérer le pays de ses clans mafieux, a eu pour effet pervers de pousser ces derniers à s’accrocher plus que jamais au pouvoir.

 
Il faut que vous sachiez que les citoyens qui peinaient déjà à amasser quelques misérables épargnes n’ont plus accès à leur argent. Les banques ont bloqué toutes les transactions, et ne distribuent plus que des sommes insignifiantes à leurs clients. Des sommes qui ne permettent plus à personne de subvenir à ses besoins. Dans les commerces, les prix ont explosé. Le dollar, qui valait jusqu’ici 1.500 livres libanaises en vaut aujourd’hui quasiment 9.000. L’électricité, qui depuis la fin de la guerre civile n’a jamais été distribuée en continu, s’est encore plus raréfier. Les générateurs qui devaient palier aux coupures quotidiennes se sont retrouvés sans mazout. Je continue ? Oui, je continue, car il faut que vous sachiez.


Comme partout ailleurs, le coronavirus est évidemment aussi passé par là, plongeant la classe moyenne dans une pauvreté qu’ils avaient jusqu’ici réussi à éviter, et faisant sombrer les plus précaires dans une misère sans nom.

Jusque là, tout le monde se disait que les choses ne pouvaient pas être pires. Mais à ce désarroi qu’on pensait absolu est désormais venu s’ajouter un drame national. Beyrouth est aujourd’hui une ville dévastée. La capitale s’est tant de fois relevée de ses cendres, grâce à l’incroyable force, motivation, débrouillardise et perspicacité des Libanais. Mais aujourd’hui, tout le monde se demande comment un pays en faillite parviendra à ressusciter.

Il a suffi d’une déflagration, d’une puissance inimaginable, pour littéralement tout mettre à plat. Le bilan est si lourd qu’il faudra encore un temps pour en mesurer l’ampleur. A des kilomètres à la ronde, des maisons ont été éventrées. Les débris de vitre entachés de sang sont venus pétrifier celles et ceux qui osaient encore être optimistes.

Peu après l’explosion, ressentie jusqu’à Chypre quelque 200 kilomètres plus loin, les premières théories ont surgi sur les réseaux. « C’est une attaque israélienne », ont d’abord cru de nombreux Libanais car oui, à ce niveau-là aussi, des tensions entre le Hezbollah et Israël faisaient craindre le pire pour la paix fragile au pays du cèdre. Très vite cependant, l’évidence nous a heurtés presque aussi fort que ce drame désastreux.

Car il faut que vous le sachiez: ce sont bel et bien l’incompétence, l’égoïsme et la négligence de ce qu’on ne peut plus appeler des autorités qui sont aujourd’hui coupables du meurtre d’un peuple.

Pour la première fois depuis ma naissance en 1978, en pleine guerre civile, je constate une réelle perte d’espoir des Libanais. « « On a tout vu, on s’en remettra », pensait-on encore jusqu’il y a peu, malgré l’accumulation des malheurs. Mais aujourd’hui, c’est le désarroi pur et dur qu’on lit dans les yeux de tous.

Un infime espoir demeure peut-être dans l’aide internationale que tout le monde attend. Mais en ces temps de Covid, beaucoup se montrent déjà pessimistes. Il y a sans doute aussi le soutien des « amis du Liban ». Car il faut que vous le sachiez, le pays du cèdre et son impressionnante diaspora en ont beaucoup. Vos très nombreux messages me l’ont encore prouvé.

Face à une capitale littéralement ruinée, il ne reste plus rien, sauf peut-être cette étrange croyance en une légende qui raconte que le Phénix beyrouthin se relève toujours de ses cendres. Même si ces dernières sont cette fois totalement consumées.

Joyce Azar

Journaliste chroniqueuse (VRT et RTBF), Belgo-Libanaise
"Un Oeil en Flandre"
DaarDaar

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